Un Québécois à l’Académie française - GERIQ
Par Charlotte Saliou

Agacé par la question de «l’identité», que celle-ci soit canadienne ou française, l’écrivain québécois Dany Laferrière sonde les nombreux clichés qui unissent les individus sur un même territoire, lui permettant de penser ce concept autrement, en quittant les sentiers battus et les parasitages médiatiques.

ParisMontréal • Pensez-vous que la France et le Québec soient « cousins » comme nous avons coutume de le dire ?
Dany Laferrière • Je ne sais pas ce que cela représente d’être « cousins », c’est sans doute une flatterie un peu rapide, adressée de manière un peu pressée. Cela m’évoque une familiarité collective, comme s’il fallait établir des liens identitaires en fonction de ces « fameuses » zones géographiques: les pays du Nord ne sont malheureusement pas les cousins des pays du Sud. Cela fait des décennies que l’on nous rabâche le même mot, « l’identité ». Cette notion est décidément meurtrière ! C’est un terme généralisant qui englobe une quantité de différences. Il n’existe qu’en tant que mot valise. Les gens, il me semble, utilisent ce terme pour définir l’autre mais pas vraiment pour parler d’eux-mêmes. Nous déterminons qui est l’ennemi, où est l’espace et comment le délimiter. Selon moi, la question de l’identité et des relations qu’entretiennent la France et le Québec ne dépendent pas d’une géographie, de « zones » ou d’une histoire. C’est une réflexion qui m’intéresse puisqu’elle me permet d’affirmer mon goût pour le particulier, quand celui-ci tire vers l’universel. Je préfère d’emblée m’armer de ces deux notions là pour la penser et éviter ainsi un bon nombre de clichés et de sentiments vertueux mais sans fondements réels.

PM • Par conséquent, que représente pour vous le fait d’avoir été élu au premier tour à l’Académie française si réputée sur le continent européen ?
DL • Ce qui compte est de comprendre comment l’homme ou l’écrivain peuvent l’un et l’autre apprécier ce type d’honneur. Bien sûr, avoir rejoint l’Académie Française me rend heureux, en tant que Québécois mais surtout en tant qu’homme ! Je pense cependant que l’acte d’écrire et la littérature ne comprennent pas la notion de mérite, pourtant courante dans le monde du travail. Un écrivain est un être particulier. Les épreuves qu’il rencontre dans le fait de créer, d’éprouver et de s’ouvrir à ce « particulier » mais aussi aux mondes qui l’habitent et qui l’entourent, le poussent à aborder l’humain autrement, sans se soucier vraiment de la consécration et encore moins du souci d’appartenance identitaire. Celle-ci n’existe pas du point de vue de la littérature. Qui plus est, l’écrivain est un homme paniqué par le principe même d’institution, il y ressent moins de réjouissances que de peurs ! L’Académie représente, en revanche, un grand privilège. Grâce à elle, l’on peut faire et imaginer milles choses pour aider « les autres ». En voyageant, nous allons à la rencontre d’autres mondes, qui ont pour certains besoin d’une main tendue. Je n’ai pourtant pas vraiment une sensibilité particulière à faire dans « l’humanitaire », mais je ne suis pas sourd à la rumeur du monde.

PM • Croyez-vous qu’en comparaison au Québec, la France cultive son goût pour les classiques ou les romans du passé, ceux qui trouvent une gloire dans le «posthume»?
DL • Je ne lis pas de cette manière-là. Je crois que je n’ai pas cette forme d’intelligence qui me permettrait de comprendre globalement les choses. J’additionne les particuliers. Comme au sujet de l’identité, je crois beaucoup plus à la part de subjectivité qui nous fait aller vers telle ou telle autre œuvre. La théorie et une telle comparaison n’ont rien à voir dans cela. Je prends les livres qui me touchent. Très souvent, il m’arrive d’aimer un livre ou un autre, sans pour autant apprécier la totalité de l’œuvre de son auteur. Nous avons l’habitude d’oublier le poids symbolique, la quantité d’émotions que cachent en creux les bibliothèques. Elles représentent pourtant un bel ensemble de choix réalisés avec soin. Elles s’élèvent dans nos chambres, au cœur même de notre monde intime... Les bibliothèques ne disent pas la théorie, elles racontent une histoire plus personnelle.

PM • Quel sens donnez-vous à la notion de francophonie avec un « f » minuscule et quel regard portez-vous sur la Francophonie institutionnelle, avec un « F » majuscule ?
DL • La francophonie avec un «f» ou un « F » ? C’est étrange le nombre de significations que cela doit sans doute cacher. C’est un labyrinthe de sens que je ne peux pas vraiment comprendre. La francophonie a permis à des gens de se rencontrer: Sénégalais, Malgaches ou Québécois. Lors des salons, des conférences ou des rencontres, il est très beau d’observer toutes ces cultures se côtoyer, la langue française étant l’un de leurs points communs. Elle s’élargit à d’autres modes de vie et façons de penser. Ce sont ces lieux d’échanges, qui représentent pour moi une véritable « francophonie ». Pour ce qui est du reste, je le laisse à l’État et aux théoriciens de ce beau concept! Sur le plan culturel, il y a une « action », une idée vraie et juste, grâce à laquelle on observe que la langue française entend d’autres postures et d’autres accents. Elle s’est ouverte au monde, au « vivant ». Finalement, ce phénomène l’enrichit d’une tonalité très stylisée et raffinée. Il y a 50 ans, seule l’élite voyageait fréquemment. À présent, nous offrons des voyages, sous le signe de la francophonie. S’il s’agit de parler de cette francophonie-là, alors, je choisis d’applaudir des deux mains.

PM • Que voyez-vous dans l’acte d’écrire, une recherche de soi au travers d’une langue, la quête d’origines ?
DL • La liberté demeure sans doute la constante pour beaucoup d’écrivains quoiqu’il en soit de leur nationalité. Pour ce qui est des spécificités de la démarche ou de la dynamique, qu’il vaut mieux penser de façon universelle, sans l’ancrer dans une région de ce monde plus qu’une autre, je dirais qu’il y a, à l’origine, un impossible rétablissement : l’écrivain n’entend pas ce qui se passe à la surface. Il vit une profonde autarcie et préfère descendre sous les eaux, accompagné de ce bagage que représentent les autres et le bruit. Puis, il suffit d’oublier l’origine de ce bruit, sa provenance. Et, nous en arrivons à l’acte d’écrire. La vie courante est une source. Nous y puisons des myriades de mots qui se détachent peut-être de leurs cadres classiques, de leurs contextes originels, pour enfin devenir ce qu’en partie nous désirons en faire.

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