Le Québec, porte d’entrée vers les États-Unis - GERIQ
Par Philippe Bouasse

Les relations qu’entretient le Québec avec les États-Unis sont d’une importance cruciale. Si les enjeux sont avant tout d’ordre économique, tant la croissance de la province est dépendante de ses exportations de l’autre côté de la frontière, le Québec possède de nombreux atouts pour faire entendre aussi sa différence et renforcer son réseau d’influence. Il se positionne comme un partenaire clé, apporteur de solutions efficaces et riche d’une identité multiculturelle sans équivalent en Amérique du Nord.

« Les États-Unis ? Il faut faire avec...». C’est par cette formule pleine de réalisme et d’humilité que le député, ancien ministre des Affaires Internationales, Jean-François Lisée entamait son intervention, lors du colloque « La stratégie américaine du Québec » organisée en 2014 par le Groupe d’Études et de Recherche international du Québec, (GERIQ) à Montréal. Vu du Québec, comment pourrait-il en être autrement? S’il est impossible d’imaginer un seul instant que le Québec pourrait faire sans le géant américain, il faut surtout considérer les opportunités pour la province d’être le voisin direct de la plus grande puissance politique, économique et culturelle du monde. Cela vaut d’ailleurs pour le Québec comme pour les autres provinces du Canada. Les deux pays, liés notamment par l’accord de libre-échange ALENA, entretiennent la plus importante relation commerciale bilatérale du monde, tant pour les biens et services – 782 milliards de dollars en 2013, soit 1,4 million de dollars échangés chaque minute! – que pour les investissements (318 milliards de dollars).

Plaque tournante

Dans un tel contexte d’intégration et d’interdépendance, cette idée du Québec comme porte d’entrée vers les États-Unis s’inscrit donc dans une vision stratégique aux multiples enjeux. Il y va de l’intérêt de la province de laisser cette porte aussi ouverte que possible – tout en assurant bien entendu la sécurité transfrontalière – pour favoriser les échanges économiques, promouvoir son expertise et son savoirfaire dans de nombreux domaines, notamment sur les plans énergétique et environnemental, et aussi encourager le partage et la diffusion de la culture et de l’identité québécoise, si singulière sur le continent nord-américain. Et l’ambition est encore plus large: sur fond de nouvel accord de libre-échange avec l’Union européenne, l’AÉCG, avec la mise en action d’initiatives tel que le plan Nord et la stratégie maritime pour soutenir la croissance, le gouvernement actuel du Québec veut faire de la province, selon les termes du premier ministre Philippe Couillard, une « plaque tournante du commerce transatlantique », notamment à travers le port de Montréal. Ce carrefour industriel, placé stratégiquement dans le corridor du Nord-Est américain, constitue une porte d’entrée privilégiée pour des marchandises à destination du reste du Canada et des États-Unis, vers la région des Grands Lacs notamment.

Favoriser les échanges économiques

Au Québec, la prospérité économique reste aujourd’hui très largement tributaire des exportations à destination des États-Unis. Elles représentent environ 70% du volume total des exportations internationales (voir tableau p.54), pour une valeur de 53 milliards de dollars en 2014. Durant la précédente décennie, le Québec exportait même davantage vers les États-Unis: en 2000, c’était 85,5% de ses exportations vers l’étranger. Depuis, plusieurs facteurs sont venus perturber la bonne marche des affaires: la hausse du dollar canadien, la concurrence des pays émergents, les turbulences de l’économie américaine, les attentats du 11 septembre 2001, la crise financière de 2008...

Aujourd’hui, sur fond de reprise aux États-Unis, le Québec s’applique logiquement à intensifier les liens économiques, politiques et institutionnels avec sa plus importante relation internationale. Ce sont autant d’opportunités à saisir que de défis à relever. Il s’en donne les moyens, notamment à travers un réseau unique de représentations (voir encadré p.52) et sa participation à de nombreux regroupements et forums régionaux autour d’intérêts communs: par exemple, autour de la gestion des eaux limitrophes dans la région des Grands Lacs. Les destinations principales des exportations québécoises aux États-Unis sont logiquement les États frontaliers ou proches, mais aussi de nombreux autres États avec qui la province s’applique à construire des relations bilatérales ou multilatérales. Concernant ses importations, le Québec est déficitaire avec tous ses partenaires commerciaux (Europe, Asie, Afrique, Amérique du Sud) sauf... les États-Unis. Côté américain, le Québec se place en 13ème position pour les exportations, pour des produits manufacturés à forte valeur ajoutée: véhicules de transport, moteurs d’avion, circuits intégrés. Il est à noter que le Québec compte parmi les meilleurs clients de plus de la moitié des États américains, avec une incidence évidente sur le marché de l’emploi d’un côté de la frontière comme de l’autre.

L'effet frontière

Cette frontière, il faut en parler. Entre le Canada et les États-Unis, plus de 400 000 personnes traversent la frontière chaque jour, tout comme deux milliards de dollars en biens et services. Comment assurer la fluidité des échanges, garder la frontière ouverte aux échanges commerciaux, tout en maintenant une frontière sûre, fermée aux activités criminelles ou terroristes, sans parler des risques sanitaires et environnementaux? Sans retracer toute l’histoire, on sait que le 11 septembre 2001 a été un tournant majeur de la relation frontalière. Après les attentats, un dispositif a été mis en place qui voulait renforcer la sécurité sans entraver les échanges : la frontière intelligente. Son fonctionnement s’appuie sur la coopération binationale pour assurer la circulation sécuritaire des personnes et des biens, la sécurité des infrastructures et la coordination et l’échange d’informations dans l’atteinte de ces objectifs, avec des investissements majeurs dans les nouvelles technologies (biométrie, analyse chimique et biologique, détection d’explosifs, machines de scan, capteurs, drones de surveillance). Mais du côté canadien, on s’est vite inquiété de « l’épaississement » de la frontière et de la perte de fluidité dans les échanges. Le plan d’action «Par delà la frontière», mis en place en décembre 2011, vient d’entrer dans une nouvelle phase, avec une entente visant à uniformiser davantage le précontrôle au passage des frontières, dans le but d’améliorer encore la circulation entre les deux pays.

Leader du changement

Dans sa stratégie d’intensification des relations avec les États-Unis, le Québec se présente comme interlocuteur innovant et créatif, apporteur de solutions. Son économie a développé une expertise reconnue dans de nombreux domaines tels que l’aérospatiale, le multimédia et les technologies de l’information, les ressources naturelles, l’industrie pharmaceutique, la logistique et le transport, la finance et les biotechnologies. La province se distingue aussi par ses innovations sociales pour lesquelles l’administration Obama a manifesté son intérêt. Ainsi en estil du régime québécois d’assurance parentale et du congé de paternité, tout comme le service de garde de la petite enfance qui favorise la conciliation emploi-famille.

Mais au moment où les questions autour du changement climatique occupent toute la scène internationale, le Québec se positionne surtout comme un partenaire clé des États-Unis et un leader dans les secteurs de l’énergie et de l’environnement, tant en matière de sécurité des approvisionnements que de fourniture d’énergie propre et renouvelable. Il faut dire, sans jeu de mot, que le Québec a de l’énergie à revendre ! Rappelons qu’il dispose de 3% des réserves d’eau douce de la Terre et qu’il représente le principal producteur d’hydroélectricité en Amérique (et le quatrième producteur d’hydroélectricité en importance au monde). Les exportations québécoises d’électricité, génératrices d’importants revenus, contribuent aussi à l’amélioration de la qualité de l’air dans le Nord-Est du continent et se substituent à des sources d’énergie polluantes. En Ontario comme en Nouvelle-Angleterre (les six États du Maine, Massachussets, New Hampshire, Vermont, Rhode Island et Connecticut) et dans l’État de New York, les besoins électriques sont en constante croissance. À titre d’exemple, le Québec fournit le tiers de l’électricité consommée au Vermont. L’électricité québécoise, propre et peu coûteuse, offre la possibilité de répondre à ces besoins tout en limitant les émissions de gaz à effet de serre (GES), sachant que les centrales hydroélectriques émettent jusqu’à 100 fois moins de GES qu’une centrale à charbon. Le Québec peut aussi mettre en valeur son réseau électrique, le plus vaste en Amérique du Nord et l’un des plus fiables du monde.

Nouveaux modèles

Malgré tout, le modèle québécois basé sur l’exportation de ses surplus d’électricité est sérieusement remis en question depuis la véritable révolution énergétique qui s’est produite aux États-Unis vers 2008, depuis que l’on exploite des hydrocarbures (gaz et pétrole) contenus dans les schistes. Des prévisions voient le pays devenir indépendant et exportateur au cours de la décennie 2020. Par ailleurs, le Québec s’est vu aussi déstabilisé dans sa stratégie énergétique par l’essor de l’exploitation des sables bitumeux en Alberta, à l’Ouest du Canada. Ils représentent la 3ème réserve mondiale de pétrole brut en importance ! Le projet de la société albertaine TransCanada de construire l’oléoduc Énergie Est de 1400 kilomètres qui approvisionnerait les raffineries de l’est du pays en pétrole des sables bitumeux a fait couler beaucoup d’encre et rencontré la forte opposition des environnementalistes, des deux côtés de la frontière, tout comme les projets de pipelines Keystone XL ou Enbridge. Cette dernière traverse des centaines de cours d’eau qui se déversent dans le lac Ontario, source d’approvisionnement en eau potable pour des millions de personnes au Canada et aux États-Unis. Alors que le Québec vient d’annoncer qu’il entend réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 80 à 95% d’ici 2050, par rapport à 1990, on mesure l’importance des décisions qui vont être prises dans les prochains mois. Les plus optimistes estiment que la situation peut favoriser l’innovation québécoise, en investissant dans des secteurs d’avenir tels que l’éolien, l’électrification des transports, l’efficacité énergétique, la biomasse, l’énergie solaire ou la géothermie.

Sur ces thèmes, il est intéressant d’évoquer le marché du carbone et le rôle influent que joue le Québec au sein de la Western Climate Initiative (WCI), regroupement d’États américains et de provinces canadiennes qui souhaitent se doter d’une approche commune contre les changements climatiques, notamment par la mise en œuvre d’un système de plafonnement et d’échanges de droits d’émission de gaz à effet de serre. Depuis le 1er janvier 2014, le Québec a officiellement lié son système à celui de la Californie, et de ce partenariat est né le plus grand marché du carbone en Amérique du Nord. Plus récemment, l’Ontario a décidé de rejoindre cette «bourse du carbone» qui alimente un Fonds vert pour soutenir les entreprises, les municipalités et les citoyens engagés dans une démarche durable. Sachant que les deux provinces canadiennes représentent 50% de l’économie canadienne et 62% de la population du pays, le scénario de la transition vers un monde plus sobre en carbone se précise.

Culture et Francophonie, vive la différence

Encourager le partage et la diffusion de la culture et de l’identité québécoise est un autre objectif prioritaire que le Québec a identifié pour développer sa relation avec les États-Unis. Dans ce domaine aussi, on se donne les moyens pour un secteur qui représente 7,7% du PIB et qui emploie quelque 175 000 personnes! Et l’on ne parle pas seulement de Céline Dion à Las Vegas ! Seul territoire à majorité francophone sur le continent nord-américain, le Québec fascine par sa vitalité qui s’exprime dans toutes les disciplines: arts de la scène, arts visuels, littérature ou hautes technologies numériques pour les effets spéciaux et les jeux électroniques.

Dans le document Stratégie du Gouvernement du Québec à l’égard des États-Unis publié en 2010, il était rappelé que l’action culturelle sur le territoire des États-Unis répond à trois grands objectifs: économique pour développer des marchés ; culturel pour mettre en valeur l’identité québécoise ; diplomatique pour positionner favorablement le Québec et sa singularité en Amérique du Nord, sa modernité et son expertise de haut niveau. Pionnier en matière de défense et de promotion de la diversité culturelle, le Québec a été le premier gouvernement au monde à approuver la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles à l’Unesco. Tout le défi étant de maintenir cette vitalité de la culture francophone en Amérique. « Les Québécois ne peuvent pas gagner seuls contre les États-Unis » affirmait le sociologue Dominique Wolton dans l’interview récente accordée à ParisMontréal... Aussi, le Québec participe activement à toutes les instances de la Francophonie et représente l’un des membres les plus actifs au sein de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Il faut également souligner le travail énergique effectué par le Centre de la Francophonie des Amériques, créé en 2008 par le gouvernement du Québec et contribuant à la promotion et la mise en valeur de la langue française et des cultures d’expression française dans les Amériques. En chiffres, cela concerne 33 millions de personnes, dont 9,6 millions au Canada et 11 millions aux États-Unis ! Enfin, dans les affaires éducatives, le Québec mène des actions soutenues pour une meilleure connaissance de la société québécoise (comme c’est le cas avec l’Institut des études québécoises de l’université SUNY-Plattsburgh de l’État de New-York par exemple).

Porte ouverte

Dans un monde toujours plus ouvert et confronté à des défis sans précédent, la relation riche et complexe qu’entretiennent le Québec et les États-Unis – et que notre article ne fait qu’effleurer –, subtil mélange économique, politique et culturel, suscite beaucoup d’intérêt à l’échelle internationale comme dans le reste du Canada. L’intense activité internationale de la province, telle qu’elle s’exprime au sud de sa frontière, porte assurément ses fruits. Elle place soudain le Québec en position particulièrement favorable pour figurer parmi les leaders d’un nouveau monde en train de s’écrire. « Pour la France comme toute l’Union européenne, le Québec représente aujourd’hui un point d’entrée très attractif » affirme ainsi David Kassar, dirigeant de Kassar International installé à Toulouse. Son cabinet dédié aux problématiques d’export organise ce mois d’octobre 2015 à Montréal des rencontres d’affaires sur le thème: « Québec, porte d’entrée de l’Amérique du Nord». Et de préciser: «Avec les accords AÉCG, on prévoit une hausse de près de 20% des échanges entre l’Union Européenne et le Canada. Pour les entreprises qui veulent se positionner à l’international, le Québec constitue un camp de base idéal, pour ensuite rayonner vers les autres provinces canadiennes, les États-Unis et les Amériques ». Soudain nous revient cette citation du Premier ministre québécois, prononcée durant la présentation du premier budget de son gouvernement, en 2014 : « L’espoir entre toujours par la porte qu’on a laissée ouverte».

Continuez votre lecture avec « Un Québécois à l’Académie française »
© 2017 Groupe d'études et de recherche sur l'international et le Québec | Conditions d'utlisation | Création du site web par Vexia